Le vélo qui fait voyager

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dimanche 12 mars 2017

[Zythocyclade 12/12 - Kobokobo] Chevalier du zythodiaque

22 juillet 2016

Cela fait déjà un an que Saint S'eigar parcourt les sanctuaires de la bière avec ses compagnons. Après avoir effectué 11 zythocyclades en 11 mois, il ne lui en manque plus qu'une pour boucler le cycle. Aucun de ses compères n'a pu le suivre jusqu'au Japon et c'est seul qu'il lui faudra atteindre l'ultime temple, de l'autre côté de la Terre.

Heureusement pour lui, le Japon vit le même renouveau de la bière que partout ailleurs dans le monde. Les microbrasseries s'y multiplient comme levure de bière à bonne température surtout depuis que les fabriques de saké ont le droit de brasser de la bière. Ce qui est logique puisque le saké est également obtenu par brassage et fermentation. Seules différences, le saké ne contient ni  houblon ni malt. Il est produit à partir de riz cuit à la vapeur et ensemencé par une levure spéciale, moitié-moisissure moitié-champignon, appelée koji. C'est elle qui va se charger de casser les amidons afin de créer des sucres plus simples que les autres levures pourront consommer et transformer en alcool.

 
Musée du sake de Kyoto
Pour achever le cycle des douze sanctuaires dans le temps imparti par la tradition millénaire depuis au moins 2015, Saint S'eigar se doit de trouver le temple suprême avant la fin du mois. Ce ne devrait pas être trop difficile car les microbrasseries sont presque aussi nombreuses au Japon que les constellations dans le ciel. Il en repère quelques unes qui se trouvent plus ou moins sur son chemin.


Mais le long fleuve qui devait le mener à la bière n'était pas si tranquille que ça. Tous les sites brassicoles qu'il consulte au préalable pour se renseigner sont en japonais. Les traductions sibyllines des automates lui apportent bien peu de renseignements. Elles lui donnent juste l'impression que les visites de brasserie ne font pas vraiment partie des tradition nippones. 

Dégustation
Avant de partir, il va donc trouver un vénérable maître en japonais pour l'aider à écrire une missive aux brasseurs. Il leur explique sa mission afin de s'assurer de ne pas trouver porte close. En vain car il n'obtient pas de réponse.



Il ne s'avoue pas vaincu pour autant et cible 3 ou 4 temples sur sa route. Son biru henro peut commencer ! Mais les embûches se bousculent pour se dresser en travers de son chemin. A commencer par son pire ennemi: lui-même !


A force d'observer des singes qui se baignent dans un parc naturel de Yamanouchi, Saint S'eigar perd son objectif de vue. Il se prélasse dans des onsens immémoriaux et erre sans but dans la ville. 


 A 16h50, il se rappelle subitement qu'il pourrait visiter la brasserie Tamamura Honten qui se trouve juste de l'autre côté de la rivière.


Elle ferme à 17h30, c'est jouable, mais il ne faut pas traîner. Il enfourche sa bécane, se faufile entre les flâneurs dans le dédale de petites rues, fonce sur une passerelle pour traverser la rivière et gravit une côte sévère à toute vitesse. 


Cinq minutes à peine plus tard, il arrive tout essoufflé au teppa room, lieu de dégustation de la brasserie, pour se rendre compte qu'il n'avait aucune chance d'y entrer. Celui-ci ferme ses portes à 17h00.


Le lieu est d'ailleurs désert et le tenancier est en train de fermer boutique, certainement heureux de pouvoir rentrer chez lui plus tôt. Saint S'eigar n'a pas l'intention de le laisser profiter de cette bonne aubaine aussi facilement. Il le hèle pour tenter de le rallier à sa cause. Sans succès. Le gaillard reste aussi hermétique que sa brasserie. Derrière lui, de larges baies vitrées offrent les charmes de ce temple interdit à la concupiscence du badaud, à la fois proches et inaccessibles. Il lui indique tout de même un endroit où l'on peut déguster quelques échantillons de leur production.


Encore sous le choc et tout en méditant devant une Shiga Kogen, Saint S'eigar est tenté de considérer ce demi-fiasco comme une réussite totale et d'en rester là. Mais il reprend très vite ses esprits. Ce ne serait qu'une "mythocyclade". Impossible d'achever une quête de manière aussi pitoyable. 

Il poursuit donc l'aventure et arrive à Matsumoto. Saint S'eigar traîne dans les ruelles de la vieille ville, déguste de la glace au thé vert car il fait bien trop chaud, admire le noir château des samouraïs à l'ombre des cerisiers car décidément il fait vraiment trop chaud... Et oublie complètement ce qu'il était venu faire là. Ce n'est que quelques jours plus tard, qu'il se rappellera qu'il aurait pu y dénicher une brasserie. 

L'un des 12 châteaux authentiques du Japon
Qu'à cela ne tienne. Il compte maintenant sur la brasserie de Takayama pour mener enfin sa quête au but. Il ne lui reste plus qu'une dizaine de jours pour accomplir sa mission. Encore faut-il qu'il ne se laisse pas envoûter par le pittoresque village de montagne d'Hida ou qu'il ne s'égare du chemin qui doit l'emmener à ce dernier sanctuaire. Et combien même, il sait déjà que la brasserie ne se visite pas. On peut juste l'admirer derrière une vitre. Il se demande si deux demi-zythos en valent une.

Entre temps, il reçoit enfin une réponse de Tetsuya Matsumoto, un brasseur de Gujo-Hachiman. Il lui annonce qu'il est possible de venir le rencontrer. Saint S'eigar laisse tomber la brasserie de Takayama. Après une rude journée de vélo, il préfère se perdre dans les onsens pour y dissoudre la douleur de ses muscles raidis par la belle mais éprouvante montagne.

Onsen mieux !
Son amour de l'eau volcanique aura-t-elle raison de sa soif d'autres liquide? Non, car quelques jours plus tard, il arrive enfin à Gujo. S'eigar sillonne la ville de long en large pour trouver la brasserie que cachait une sobre façade de bois. 

Brasserie kobokobo
Derrière celle-ci, il découvre un agréable jardin japonais. Les deux ou trois tables qu'il abrite invitent le visiteur à s'installer et se reposer à l'ombre en appréciant quelques bières. Il ne peut imaginer plus bel et extraordinaire écrin pour une brasserie.

Celle-ci est toute petite. On ne peut même pas y entrer. Depuis une fenêtre, le brasseur tend les verres que les clients commandent. Saint S'eigar s’enhardit à demander quelques conseils et explications mais la communication est difficile car le maître-brasseur n'a que quelques rudiments d'anglais. Les deux zythophiles semblent tous deux déconcertés par la situation. 

Les reproductions en résine...
La vraie !
Saint S'eigar sort alors de sa sacoche son attaque la plus puissante : une bouteille de 75cl de Moulins d'Ascq qu'il offre au brasseur.

L'incompréhension ne peut que s'incliner devant une telle intensité ! Tetsuya soulève une trappe et tous deux se retrouvent aussitôt au sous-sol de la plus petite brasserie que Saint S'eigar n'ait jamais vue. Tout l'espace est optimisé à la japonaise, un vrai tétris en 3D où tous les éléments qui servent à élaborer la bière s'imbriquent dans 15 mètres cubes. S'il a bien compris les explications de Tetsuya, il se passe même de cuve de fermentation. Il mets ses bières directement dans des fûts étroits et cylindriques pour économiser de la place.

Tétris brassicole !
Autrefois ingénieur, ce passionné a tout laissé tomber pour ouvrir son établissement et vivre de sa production.


Après cette visite, Saint S'eigar achète quelques bouteilles. Et Tetsuya ajoute quelques sachets d'edamame, l'équivalent nippon des cacahuètes qui accompagnent tout apéro digne de ce nom.

Tetsuya Matsumoto
Quelques jours plus tard, elles seront bues avec ses fantastiques hôtes de Kyoto à qui il est venu rendre visite afin de clore définitivement et en apothéose la saga des douze zythocyclades.

Tetsuya rajoute à la main le nom de chaque bière sur l'étiquette

... Avant la prochaine !

(Avertissement: une contrepèterie s'est glissée dans ce texte)

samedi 24 décembre 2016

L'aventure culinaire

Kagoshima, le 13 août 2016

風呂 a du mal à cacher sa déception. Il est entré dans ce restaurant car celui-ci se targuait de proposer un menu "sumo". Il pensait compenser son manque de chance de Nagoya en goûtant à la nourriture des lutteurs japonais.
Restaurant à Shibu onsen. Première surprise: les japonais y fument sans vergogne !
Mais il faut croire que les sumos lui en veulent car la serveuse lui fait comprendre dans un anglais approximatif que le resto ne propose plus de menu spécial "sumo" et lui enjoint gentiment de choisir autre chose sur la carte. Sauf que tout est écrit en kanji sans la moindre petite image pour l'aider dans son choix. Voilà ce que c'est de faire le malin et d'explorer les endroits un peu éloignés des zones touristiques !

Tempura de champignons cueillis dans la forêt
Voyant qu'il était un peu perdu, la serveuse a pris le temps de tout lui traduire en anglais mais ce n'était pas très compréhensible. Et lorsqu'il a crû reconnaître le mot "curry", 風呂 s'est réjouit. Ce n'est pas ce qu'il aurait aimé manger, mais ça aurait pu être pire. Il décida donc que ça lui irait très bien.
Petit déjeuner à Fukuoka
 La serveuse parût étonnée et lui demanda s'il était sûr de lui. 風呂 aurait dû comprendre alors qu'il était en train de commettre une énorme erreur, qu'il aurait dû prendre ses jambes à son cou ou tout du moins se raviser et prendre autre chose. Mais 風呂 est têtu...
A Beppu ou Obama, on cuit les aliments avec la vapeur des volcans
Cinq minutes plus tard, on lui amène son plat : une unique tête d'ail frite, entière et même pas pelée trônant, esseulée, au milieu d'une assiette... Mais quel restaurant digne de ce nom propose cela au menu !? Quelque peu surpris et désappointé, 風呂 se voit obliger d'en faire son repas.

Okonomiyaki d'anniversaire, une sorte d'omelette, spécialité d'Hiroshima
Il y a des jours comme ça où la chance ne vous sourit pas. 風呂 est résigné. Il est mal tombé ce soir, certes, mais cela fait partie des aléas du voyage. Et lorsque la langue du pays est totalement différente de la sienne, il faut être prêt à mettre n'importe quoi dans sa bouche.

Hakata motsunabe: spécialité de Fukuoka. Ce sont des tripes. Comme le fils du patron est pratiquement né le même jour que moi, il m'offre le repas !!!
Les deux premières gousses ne lui paraissent pas si mauvaises que ça. Mais se farcir tout une tête d'ail est quand même assez écœurant. Il sent bien aussi que les serveurs et les clients se paient sa tête. Qu'à cela ne tienne il mangera son ail jusqu'au dernier pion ! 風呂 a sa fierté.

Repas zen et stylisé à Tokyo, ce sont des nouilles de sarrasin: les soba
Grâce à cette démonstration de gaman ou peut-être par pitié, la serveuse lui amène une bière, offerte par la maison, puis son voisin de table lui propose un verre de shōchū, un alcool fort distillé à base de patate douce. Celui-ci vient de l'île de Yakushima. Çà tombe bien, c'est là qu'il compte se rendre le lendemain. Pour ne pas louper le ferry, 風呂 a même prévu de planter sa tente, sur un bout d'espace vert, pile en face de l'embarcadère.

Le Ayu: un petit salmonidé pêché à Gujo Hachiman
Puis ses voisins lui offrent des tas de plats à manger : de la soupe de riz, des sashimis de foie de poulet (crus donc) et des gyoza (des raviolis à la fois frits et cuits à la vapeur). Le shōchū coule à flot. Bientôt 風呂 connaît tous les clients et le personnel du bar. Finalement, il n'est pas si mal ce restaurant !

Soupe de riz
On se parle un peu en anglais, un peu en japonais, en faisant des gestes et des dessins. Le traducteur automatique du téléphone semble bien fonctionner du français au japonais mais quand la serveuse lui tend son téléphone avec un large sourire et qu'elle semble attendre une réponse, 風呂 est perplexe. Selon le traducteur, elle lui annonce qu'elle parle aux nuages...
Les izakayas, signalés par une lanterne rouge, sont de tout petits bars où l'on mange et boit pour pas très cher et propices aux rencontres sympathiques
Puis arrive le patron en personne. C'est un ancien sumo. A son tour, il offre à manger à tout le petit monde installé autour du comptoir. Il prépare un shabu shabu, une fondue japonaise, et demande comment s'appelle son invité occidental.

"Watashima Flo des", lui répond ce dernier qui à force de descendre les verres de shōchū est devenu quasiment bilingue.

C'est un nom assez simple pourtant les japonais ne savent pas prononcer deux consonnes à la suite. Ils sont obligés d'intercaler le son "ou" entre le F et le L ce qui donne "Foulo" ou "風呂".

Et cela fait bien rire son ami sumo: "Ah ah, c'est drôle, en fait tu t'appelles Baignoire !"

Le patron fait shabu-shabu. Littéralement, c'est le son que fait la viande lorsqu'on la touille pour la faire cuire dans la marmite.
En effet, "風呂" est un type de baignoire traditionnelle japonaise. Et là, tout s'explique! Baignoire comprend enfin pourquoi il aime tant se prélasser dans les onsens, ces fameux bains d'eaux chaudes volcaniques où les japonais adorent se détendre. Il était prédestiné pour cela !

Le patron prépare des gyoza
De plus, selon les kanjis qu'on utilise pour écrire son nom, Foulo peut aussi vouloir dire "Héron français" ou "qui ne meurt jamais". Bref, tout un programme ! 

Désert de luxe !
Mais il est temps de prendre congé et d'aller monter sa tente près du port car il est déjà 2h du matin. Il ne voudrait surtout pas rater le ferry sachant qu'il n'y en a qu'un par jour. Tout le monde se dit au revoir et on fait promettre à Baignoire de revenir après son escapade sur Yakushima.

Glace au thé vert maté et haricots rouges (la base de la plupart des desserts japonais) à Matsumoto
Maintenant qu'il est debout, l'effet du shōchū se fait violemment ressentir. Malgré tout, il retrouve son vélo sans trop de difficultés et s'achemine cahin-caha vers le port. Par contre, au moment de planter la tente, il ne s'en sent pas le courage. Tant pis, pour une fois, il dormira à la belle étoile. Il laisse son vélo tomber contre une haie plus qu'il ne le pose et s'affale de tout son long dans l'herbe pour s'endormir aussitôt.

Boulettes vapeurs. Baignoire apprécie particulièrement les onigiri, des boulettes de riz farci
Laissons le-là. De toute façon, avec tout l'ail qu'il a mangé, il ne craint rien. Les vampires de moustiques devraient le laisser tranquille !


Petit bonus de Noël 

L'un des mets emblématiques du Japon est le fugu. Il s'agit d'un poisson-bulle venimeux qui se gonfle d'eau et se hérisse de pics mortels pour impressionner le malheureux animal qui aurait l'idée saugrenue de vouloir en faire son repas. 

Les japonais l'accommodent de toutes les façons possibles, en sashimi, en cassolette, en tempura ou encore en soupe mais on ne sait pas trop bien ce qui en fait son succès: l'excitation du danger qu'il représente ou l'extrême subtilité de sa saveur qui se révèle assez fade pour le novice... 

Plaque d'é(fu)gout. Partout au Japon, les plaques d'égout sont de véritables œuvres d'art
Pratiquement tous les organes du poisson sont bourrés de toxines. Selon une serveuse, le fugu est un animal mystérieux et surprenant car les œufs de la femelle sont toxiques mais pas le sperme du mâle. C'est donc lui que les japonais consomment sous le nom de shirako (enfants blancs [sic]). La partie la plus dangereuse pour le gourmet kamikaze est le foie. On dit que lorsque vous en mangez, vous ressentez une sensation de picotement et que vos lèvres s'engourdissent

Cassolette de shirako, la laitance du fugu
Mais ne vous inquiétez pas. Peu de gens meurent parce qu'ils ont mangé du fugu. Les chefs qui se sont vus octroyer le droit d'en proposer à leur menu ont dû valider une certification extrêmement difficile que seuls 30 % d'entre eux réussissent. Lorsqu'un accident survient, il s'agit surtout de pêcheurs amateurs qui ayant attrapé un fugu sauvage ont voulu le préparer eux-mêmes. C'est donc prodigieusement rare. De plus les éleveurs ont compris que le fugu ne produit pas sa toxine lui-même mais qu'il la trouve dans ce qu'il mange et ont ainsi réussi à élever des fugu totalement inoffensifs en changeant leur alimentation. 

Les Japonais rapportent et s'offrent souvent de la nourriture comme souvenirs de leurs escapades touristiques
Si vous voulez déguster du fugu sauvage, il faut vous rendre sur l'île de Kyushu où se trouve Shimonoseki, une ville de pêcheurs dont c'est la spécialité. Vous arriverez à y trouver du fugu bon marché et bien préparé.

Shimonoseki, la ville qui respire fugu

mercredi 26 octobre 2016

La méditation Vazen


風呂 n'était pas venu au Japon en quête de soi ou de spritualité. Il voulait juste tâter du bitume, se dépasser physiquement tout en découvrant le pays, sa culture, sa cuisine et se détendre dans les onsens après avoir avalé les kilomètres pour en prendre plein les mirettes. Il a eu tout ça; mais tellement plus aussi. Il ne s'y attendait pas.

Ça a commencé dès le premier jour de voyage quand Hiroko, son hôte warmshowers, l'a emmené au temple pour lui faire découvrir la méditation zazen avant son départ. La religion, c'est pas trop son truc, mais c'était une chance de découvrir une partie de la culture japonaise et il ne voulait pas la louper. Ils se sont donc levés à 5h30 car la séance prend fin à 7h.

Temple bouddhiste où se pratique la méditation zazen
La méditation zazen consiste à se concentrer sur ce que l'on ressent au moment présent pour se libérer l'esprit, pour y voir plus clair et atteindre une sorte de paix intérieure. D'essayer, en tout cas. Le concept est un peu plus complexe que ça mais Hiroko le résume ainsi: Si tu ressens de la faim ou si tu trouves que tu as chaud, c'est bien. Il faut se concentrer sur ces sensations. Par contre, il ne faut pas te dire "tiens j'irais bien manger une glace!". 

Il ne faut ni se projeter dans le futur ni retourner dans le passé. Il ne faut pas non plus combattre toute forme de pensée mais les laisser venir et aller jusqu'à ce qu'on ne ressente plus que le présent. Un sacré exercice de funambulisme spirituel !

C'est d'ailleurs difficile pour 風呂, voire même périlleux car la méditation zazen se pratique assise (facile?) en position du lotus ou semi-lotus (aïe !).

Paysage zen sur Shikoku
風呂 se retrouve donc assis pieds nus sur un tatamis, dans un temple, entouré d'une demi-douzaine de personnes. Un moine en position du lotus parfaite lui fait face. 風呂, lui, arrive à peine à croiser ses jambes, dans la douleur qui plus est ! Il en ressent des sensations: ses articulations qui lui font mal, la chaleur, la goutte de sueur qui descend le long de sa tempe, ses vêtements qui collent à la peau. Il ne va jamais tenir plus de 5 minutes ! Ah non, ça il n'a pas le droit d'y penser. Vite, se reconcentrer... La méditation zen, ça le stresse ! Heureusement, le moine abrège ses souffrances en faisant retentir la clochette qui annonce la fin de son calvaire.

Et le début de l'aventure ! Tandis qu'Hiroko part pour sa journée de travail, 風呂 part pour l'inconnu.

Voyager à vélo est aussi une sorte de méditation. On répète inlassablement le même mouvement, et on rentre dans une sorte de transe semi-consciente. Le cerveau se déconnecte, les pensées défilent au rythme du paysage. On refait le monde, on refait sa vie, on pense à des conneries. Un insecte de ouf (ce n'est pas ce qui manque au Japon) vous rappelle que vous n'avez toujours pas vu le film Microcosmos. Puis à la fin de l'étape, on ne sait pas vraiment à quoi on a pensé pendant toutes ces heures...

Insecte de ouf !
Tout comme la médiation zazen, le voyage de 風呂 a également commencé dans la douleur. Pour le dénivelé et la chaleur, il savait. Mais ce à quoi il ne s'attendait pas, c'est la difficulté à communiquer avec les japonais. La plupart des japonais qu'il croise dans la montagne ne laisse transparaître aucune émotion à son égard alors qu'il aurait besoin d'encouragements dans les montées bien raides. Il chérit le peu qu'il reçoit comme des trésors. 

Dénivelé de ouf dans les monts Hida
Quand il s'arrête, certaines personnes tentent quand même de lui parler et il se fait même offrir une bière une fois mais beaucoup ne maîtrisent pas l'anglais ou sont trop timides pour oser le parler. Et quoiqu'il fasse aucune notion de japonais semble vouloir s'incruster dans son cerveau. Il comprend juste "doko" qui veut dire "où". Alors quand il entend ce mot, il dit tout: d'où il vient, d'où il est parti au début du voyage, d'où il est parti aujourd'hui, où il va...
Norikura, un stratovolcan qui fait partie des 100plus belles montagnes du Japon
Mais pendant 3 jours, 風呂 n'a aucune vraie conversation avec quelque japonais que ce soit. Et après des heures et des heures de selle en solitaire, ça lui pèse. 

Le Norikura Kogen culmine à 3000m d'altitude, la route à 2700m.
Pourtant 3 jours, ce n'est rien ! Une française rencontrée à Wakayama est restée un mois avec des japonais qui ne parlaient pas anglais lors de son Shikoku Henro, un pélerinage de 88 temples autour de l'île de Shikoku. Quand ils ont fait connaissance, elle en avait des choses à raconter !

Paysage zen dans le parc national de Chūbu-Sangaku
風呂, lui, a eu la chance d'arriver à Gujo Hachiman assez rapidement. Un joli petit village de montagne connu pour son festival de danse qui dure tout l'été, ses eaux pures, ses carpes qui recyclent les détritus de cuisine et ses fabriques de répliques de nourriture que les restaurants japonais placent dans leur devanture. Rien que pour tout ça, 風呂 était heureux d'y aller. Mais il n'était pas au bout de ses surprises.

Atelier de répliques de nourritures: Sample Kobo
Le soir même, il se fait emporter par un tourbillon d'enfants en kimono qui se répandent dans les rues et semblent tous aller au même endroit. Il suit le courant et se retrouve dans une cour d'école pour le festival de danse des petits. Les enfants font tout, la musique et les danses, sous le regard bienveillant des adultes qui leur montrent les pas. Les générations et les époques affluent toutes ici. La soirée a quelque chose de magique.

Fête de village très zen
Le village tout entier aussi. Le lendemain, il se rend à l'office de tourisme pour trouver un hébergement. Il y rencontre Miharu qui lui propose de l'emmener faire le tour de la région pendant son jour de repos.

Art de rizière - à l'honneur le Ayu, petit poisson de rivière
Au restaurant le soir, il rencontre Kei qui lui donne de précieux conseils et qui lui permet de mieux comprendre la culture et la mentalité japonaise. Il apprend par exemple, que si des japonais t'invitent chez eux à Kyoto et qu'au bout d'un moment ils te proposent de boire le thé, c'est qu'il est temps de tirer sa révérence.

Amida-ga-taki - une des 100 plus belles cascades du Japon
Lorsqu'il fait chaud, il se baigne dans la rivière en contemplant les gosses du village qui se jettent dans l'eau du haut des rochers et des ponts.


Il se la coule douce a Gujo Hachiman. Mais le temps ne s'est pas arrêté. Au bout de quelques jours, il repart, plus serein.

Hachiman est homonyme de "80 000", cette rue est donc composée de 80 000 galets
Au fur et à mesure qu'il avance, il se rend compte à quel point le Japon est idéal pour le voyage à vélo. Il y a peu d'infrastructures spécifiques, mais la cohabitation entre cyclistes, automobilistes et piétons se passe plutôt bien et il est aisé de trouver des itinéraires bis pour éviter les gros axes.


L'eau potable est quasi omniprésente et au pire, il y a des distributeurs de boisson partout, même perdus au milieu des rizières.

Le château de Gujo. Pas authentique mais tout de même sympathique
Pour les victuailles, il suffit de se rendre dans un des innombrables konbinis qui poussent comme de la mauvaise herbe sur le bord des routes. Il n'a pas sorti la popote une seule fois du voyage !

Les konbinis sont aussi un des rares endroits où l'on trouve des poubelles
Et pour dormir, il plante sa tente dans les parcs. Tant qu'il se fait discret et respectueux, ça ne pose pas de problème. Les gens qui passent lui disent bonjour ou bonsoir et lui font même la conversation. Il y trouve de l'eau, des toilettes avec de l'électricité pour recharger son portable toute la nuit et surtout un panorama magnifique plus souvent qu'à son tour. Mieux qu'un camping de luxe, c'est l'auberge des mille étoiles !

Après où est Charlie, où est Big Agnes (ma tente) ?
Il aime se débrouiller par lui même, mais il sait aussi qu'il peut compter sur la sympathie des japonais si jamais il en avait besoin. Et c'est important. Il sait aussi que lorsqu'il traversera un moment difficile pendant le voyage, il y aura toujours un Gujo Hachiman au détour de la route pour le surprendre et l'émerveiller. Il n'y a donc jamais vraiment de raison de s'inquiéter.

Shirakawa-go et ses habitations montagnardes typiques aux toits en forme de "mains jointes"
Il avait d'abord envisagé son voyage comme une course aux kilomètres, il ne voulait rien louper, en voir un maximum. Finalement, il ne se passait pas grand chose. Maintenant, il va zen et il en voit et en vit davantage.

Brumes après la pluie
Petit à petit, il apprend à prendre tout son temps. Il essaie d'enregistrer mentalement le moindre détail de ce qu'il voit, de ce qu'il ressent, de profiter au maximum de tous les instants de son séjour, de savourer le moment présent même si ce n'est pas toujours facile ni possible. Il ne se préoccupe aucunement de ce qu'il mangera ce midi ni d'où il va dormir ce soir. Il verra le moment venu. Son esprit est libre, disponible pour accueillir tout ce que le voyage a à lui offrir.

Il est devenu zen.

Presque malgré lui.